Laurent Perron « Ce qu’on qualifie aujourd’hui d’exceptionnel sera la norme en 2100. »

Dans une interview exceptionnelle accordée à C6 Radio, Laurent Perron, directeur interrégional de Météo France, dévoile pourquoi le Sud-Ouest connaît un février record en pluies, comment la science météorologique se réinvente avec les supercalculateurs, et pourquoi ce qui semble aujourd’hui “exceptionnel” pourrait devenir notre quotidien climatique demain.

Laurent Perron « Ce qu’on qualifie aujourd’hui d’exceptionnel sera la norme en 2100. »

Une pluviométrie record et des phénomènes météo hors norme

Le sud-ouest de la France traverse une période météorologique particulièrement exceptionnelle. Invité sur C6 Radio, Laurent Perron, directeur interrégional de Météo France, a dressé un état des lieux précis de la situation. Selon lui, janvier a été “remarquable” avec des précipitations 1,5 fois supérieures à la normale, tandis que février dépasse déjà trois à quatre fois les valeurs habituelles. Certaines pluies ont même battu des records historiques datant de 1877 à 1920, soulignant l’ampleur de l’épisode.

Installé à Mérignac, sur le domaine de l’aéroport, Laurent Perron supervise l’inter-région couvrant la Nouvelle-Aquitaine et l’ex-région Midi-Pyrénées. Il rappelle que l’aviation, historiquement premier utilisateur des données météorologiques, bénéficie directement de ces prévisions pour la sécurité et l’optimisation des vols.

La science derrière la prévision

Pour expliquer la complexité des prévisions, le directeur souligne que l’atmosphère est un système dynamique, composé de gaz et d’eau sous différentes formes. “Ce n’est pas aussi simple que de prévoir le déplacement d’une boule de billard”, précise-t-il. Les équations de la mécanique des fluides, formulées par Claude-Louis Navier en 1785, restent fondamentales pour la modélisation, même si leur résolution exacte est impossible. Grâce aux supercalculateurs Belenos et Taranis, Météo France peut approcher des résultats fiables, avec 21 milliards d’opérations par seconde, et prévoit un renforcement de ces capacités d’ici 2027 pour multiplier par six la puissance de calcul, ce qui pourrait générer 1,4 milliard d’euros d’économies grâce à la prévention des dégâts.

Les prévisions sont désormais possibles jusqu’à 15 jours, mais leur fiabilité varie selon l’échéance : “À 24 heures, on peut anticiper la neige ou les orages ; à 15 jours, on a une bonne idée des températures,” explique Laurent Perron. Les radars Doppler permettent également des prévisions ultra-courtes, comme pour les matches de Roland-Garros, où l’on peut anticiper une averse à quelques minutes près.


Une vigilance renforcée face aux phénomènes extrêmes.

Météo France est régulièrement critiquée pour ses prévisions, mais Laurent Perron insiste sur le rôle vital des alertes météorologiques : “On ne peut pas crier au loup tout le temps, sinon nos vigilances perdraient en crédibilité. Chaque vigilance, jaune ou orange, a sa raison d’être.” Depuis la création des systèmes d’alerte, la palette s’est étendue des tempêtes et orages aux canicules et grands froids, reflétant une fréquence croissante de phénomènes remarquables.

Réchauffement climatique et adaptation.


Interrogé sur le lien entre les événements récents et le réchauffement climatique, Laurent Perron se montre prudent : “On ne peut pas tout attribuer au climat, mais ce qui est clair, c’est qu’il y a un réchauffement accéléré qui n’est pas naturel.” Les gaz à effet de serre produits depuis l’ère industrielle expliquent l’accélération actuelle, tandis que les épisodes de pluie ou d’inondations sont cohérents avec les projections pour les décennies à venir : hivers plus humides, étés plus secs et canicules plus fréquentes.

Face à ces défis, il existe déjà des efforts d’adaptation : urbanisme vert, dé-bétonnage, lutte contre les îlots de chaleur, gestion des risques littoraux et des niveaux de mer en hausse. Selon Laurent Perron, les températures moyennes estivales pourraient passer de 20 à 24 °C d’ici 2100, avec des pics pouvant atteindre 48 à 50 °C à Bordeaux. “On peut s’y adapter, mais il faut renouveler nos infrastructures dès maintenant.”


Météo, prévention et économie.

Au-delà de la science, Laurent Perron rappelle l’impact économique et social des prévisions : agriculture, aviation, transport routier ou sécurité civile dépendent quotidiennement de ces informations. Chaque euro investi dans la météorologie génère 5 à 10 fois sa valeur en dommages évités, grâce à la prévention. L’amélioration continue des supercalculateurs et des modèles permet une meilleure anticipation des tempêtes, cyclones et événements extrêmes, essentielle dans un contexte climatique de plus en plus instable.


Pour Laurent Perron, la météorologie est bien plus qu’un indicateur du temps à venir : elle est un outil stratégique de prévention et d’adaptation aux changements climatiques. Alors que le sud-ouest enregistre des records pluviométriques et que le climat global continue de se réchauffer, Météo France joue un rôle crucial pour sécuriser la population, protéger l’économie et préparer l’avenir.