Jean-Christophe Séverin, courir contre l’invisible « Ce que l’on ne voit pas, il faut le rendre visible »

Saint-Jean-d’Illac. À 46 ans, Jean-Christophe Séverin mène une double course. Celle des sentiers escarpés, des dénivelés vertigineux et des nuits blanches avant le départ. Et celle, plus intime, contre un handicap invisible né d’un accident du travail qui aurait pu lui coûter la vie. Invité de C6 Radio, l’Illacais a livré un témoignage bouleversant, entre résilience, sport extrême et engagement pour changer le regard sur le handicap.

Jean-Christophe Séverin, courir contre l’invisible « Ce que l’on ne voit pas, il faut le rendre visible »

Mis à l’honneur le 30 novembre dernier lors des Trophées des sportifs méritants de Saint-Jean-d’Illac, Jean-Christophe Séverin incarne aujourd’hui un message d’espoir pour toutes celles et ceux qui traversent l’épreuve.


2008, l’année où tout bascule

Avant l’accident, Jean-Christophe est manutentionnaire chez Saga Végétal, à Cestas, dans une entreprise de production de légumes. Il travaille en horaires décalés, souvent de nuit, avec des journées à rallonge.

Un matin de 2008, épuisé par plusieurs heures de travail, il accepte d’effectuer une tâche qu’il juge pourtant dangereuse. Sous la pression hiérarchique, il monte sur une plateforme remplie d’eau, masquant des trous qu’il connaît pourtant. La fatigue, le stress et la colère prennent le dessus.

Aux commandes d’un Manitou chargé de plus de deux tonnes de sable mouillé, ses roues avant s’enfoncent dans l’un de ces trous. L’engin menace de se renverser. Dans un réflexe salvateur, Jean-Christophe abaisse le godet pour faire contrepoids. Le choc est violent : les roues frappent le sol à plusieurs reprises.

Le verdict médical tombe rapidement : vertèbres tassées, disque écrasé, lourds traumatismes du dos.

« Il y a eu pas mal de dégâts sur cet accident-là », résume-t-il sobrement.


Quatre opérations et une colonne vertébrale immobilisée

S’ensuit un long parcours médical. Pendant quatre ans, Jean-Christophe subit une opération chaque année. Les chirurgiens interviennent par le dos et par l’abdomen. Des cages en titane sont posées, des tiges vissées dans sa colonne vertébrale.

Aujourd’hui, plus de la moitié de son rachis est immobilisée, de S1 à T4.

À un moment, les médecins lui annoncent même qu’il pourrait finir en fauteuil roulant.

Commence alors une succession de séjours en centres de rééducation : Les Grands Chênes, puis La Tour de Gassies , loin de son foyer, avec un quotidien rythmé par les soins, les corsets, l’impossibilité de se chausser seul, la dépendance pour les gestes les plus simples.

« On vivait dans un cocon médical… et quand on rentrait à la maison, on prenait une claque. »

Sur le plan personnel, la période est extrêmement éprouvante. Jean-Christophe prend du poids, frôle les 100 kilos, ne se reconnaît plus dans le miroir. Le couple traverse des turbulences. Lui-même doute de sa place, se sent inutile, incapable d’assumer les tâches du quotidien.

« Je disais à ma femme : qu’est-ce que tu fais avec moi ? Va avec quelqu’un d’autre… »


Le déclic : se relever par le sport

Puis un matin, tout change.

Face à son reflet, Jean-Christophe refuse de continuer ainsi. Il décide de bouger. D’abord timidement : une sortie, puis deux, puis trois. Contre toute attente, courir ne lui fait pas plus mal que rester sur le canapé.

Le sport devient progressivement son moteur.

Il commence par le running, s’aligne sur des 10 km, avant de ressentir une certaine lassitude. Un ami de Brive-la-Gaillarde l’entraîne alors sur un premier trail de 26 kilomètres.

Ce sera une révélation.

Jean-Christophe découvre une autre mentalité : l’entraide, le partage, les paysages, les pauses, l’esprit collectif. Très vite, il bascule vers le trail, puis l’ultra-trail, ces épreuves de très longue distance avec un fort dénivelé positif.

« Dans le trail, on ne fait pas que courir. On marche, on s’entraide, on vit quelque chose ensemble. »


L’ultra-trail malgré le handicap

Comment courir avec une colonne vertébrale en partie immobilisée ? Jean-Christophe lui-même peine à l’expliquer. Les douleurs sont présentes, permanentes. Mais la volonté prend le dessus.

Il enchaîne des courses exigeantes :

– les Templiers (80 km, à deux reprises),

– le Grand Raid des Pyrénées,

– le 4×1800 dans le Cantal,

– de multiples trails longue distance.

Jusqu’à l’an dernier, où il connaît son premier abandon, au Grand Raid des Pyrénées, après plus de 50 kilomètres et 4 500 D+ . Trop de douleurs, trop de fatigue.

« J’avais encore plus de 30 kilomètres. Là, j’ai dit stop. »

Un abandon vécu avec lucidité, entouré de son épouse, présente à chaque course comme assistante.

Car derrière chaque défi, il y a aussi le stress : nuits blanches avant le départ, perte d’appétit, doutes constants.

« La semaine avant, je me demande toujours pourquoi je me suis lancé dans ce défi. Puis quand on franchit la ligne, c’est l’adrénaline. »


Une famille pilier de sa reconstruction

Dans ce parcours, Jean-Christophe n’est pas seul. Son épouse, restée à ses côtés malgré les épreuves, ses deux filles, aujourd’hui adultes, et ses trois petits-enfants constituent son socle.

Il évoque aussi Selfie, sa chienne berger allemand malinois de quatre ans, devenue une véritable compagne de route. Elle court avec lui, partage son quotidien, l’apaise après les journées difficiles. Ensemble, ils ont même participé à une course de canicross, terminée à la deuxième place masculine.

« Avec elle, c’est fusionnel. Elle est toujours là pour te faire la fête. »

Mais le handicap a aussi révélé une autre réalité : certains amis se sont éloignés.

« Quand tout va bien, les gens sont là. Quand ça va mal, beaucoup tournent le dos. Le handicap fait peur. »


Porter la voix du handicap invisible

Aujourd’hui agent chez TBM, Jean-Christophe se bat surtout pour faire reconnaître le handicap invisible. Car extérieurement, rien ne trahit ses lourdes séquelles.

Et pourtant, il subit régulièrement les regards ou remarques lorsqu’il se gare sur une place réservée, malgré sa carte officielle.

« Parce qu’on marche, on nous dit qu’on n’est pas handicapé. Même au travail, certains me disent : tu cours des ultras, donc tu n’es pas handicapé. »

Il rappelle que le handicap invisible recouvre de nombreuses réalités : cancers, maladies chroniques, sclérose en plaques, troubles psychiques, autisme…

Son combat est simple : expliquer, dialoguer, faire comprendre.

« Ce n’est pas parce qu’on est debout sur ses deux pieds qu’on n’a pas un handicap. »


Courir pour les autres

Jean-Christophe ne court pas seulement pour lui. Il est ambassadeur de plusieurs associations qu’il représente lors de ses courses, en portant leurs couleurs.

Chaque saison, il soutient trois à quatre structures engagées contre le handicap ou la maladie : lutte contre la sclérose en plaques, contre le cancer, ou encore d’autres causes qui le touchent personnellement.

Son engagement est nourri par des drames intimes : son père adoptif, sa belle-sœur, son frère adoptif et son meilleur ami Lucas sont tous décédés d’un cancer.

« Dans une course, quand on veut abandonner, il y a aussi cette motivation-là. Est-ce que ça vaut le coup de souffrir pour une cause ? Moi, j’ai ma réponse. »


Une reconnaissance municipale forte

Le 30 novembre dernier, la Ville de Saint-Jean-d’Illac l’a mis à l’honneur lors des Trophées des sportifs méritants, aux côtés des pompiers engagés pour le Téléthon.

Prévenu à l’avance, Jean-Christophe n’en a pas moins ressenti une immense émotion en montant sur scène devant des centaines de personnes.

« De la fierté… et de la peur. C’était la première fois qu’une ville me mettait à l’honneur. »

Cette reconnaissance publique vient saluer à la fois ses performances sportives et son combat pour le handicap visible et invisible.


« Je suis handicapé, et fier de l’être »

Jean-Christophe assume pleinement son parcours.

« Oui, je suis handicapé, et fier de l’être. Je le vis bien. Quand je termine un semi-marathon de Bordeaux compliqué, je ne suis pas le dernier. »

Son message à ceux qui traversent une épreuve invisible est clair :

Ne perdez pas courage. Ne perdez pas la force. Croyez en vous. Ce n’est pas parce que vous êtes handicapé que vous êtes fini.

Il invite aussi chacun à regarder au-delà des apparences :

« C’est plus facile de juger que de comprendre. Regardez ce que les gens ont dans le cœur. Ils ont peut-être vécu tellement de combats qu’ils peuvent vous faire avancer. »


Et demain ?

Aucune course n’est programmée pour le moment. Mais Jean-Christophe prépare déjà un projet qui lui tient particulièrement à cœur : participer au Pays basque à une action solidaire consistant à tracter une personne en situation de handicap, afin de lui faire vivre une expérience sportive qu’elle ne pourrait pas réaliser seule.

Une nouvelle manière de transmettre.


Quand on lui demande de compléter cette phrase  Je continue à avancer parce que…  sa réponse résume tout :

« Parce que la vie est belle, parce que ça vaut le coup, et parce que dans un combat, il y a toujours une victoire. Ce que l’on ne voit pas, il faut le rendre visible. »